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  • Une colère noire - Ta-Nehisi Coates

    J’étais ébahi. Les Noirs faisaient ça ? Oui. Et ils faisaient tellement d’autres choses. La fille aux longues dreadlocks vivait dans une maison avec un homme, professeur à Howard, marié à une femme blanche. Le professeur couchait avec des hommes. Son épouse couchait avec des femmes. Et tous deux couchaient ensemble. Ils avaient un petit garçon qui doit être à la face aujourd’hui. “Pédé” était un mot que j’avais employé toute ma vie. Et voilà qu’ils étaient là, les membres de la Cabale, l’assemblée des sorcières, les Autres, les Monstres, les Marginaux, les Pédés, les Gouines, tous vêtus de leurs habits humains. Je suis noir, et j’ai été pillé et j’ai perdu mon corps. Mais peut-être étais-je moi aussi capable de pillage, peut-être que j’allais m’emparer du corps d’un autre être humain dans le seul but de m’affirmer dans ma communauté. Peut-être que je l’avais déjà fait. La haine donne une identité. Le nègre, la pédale, la salope illuminent la frontière, illuminent de manière ostensible ce que nous ne sommes pas, illuminent le Rêve d’être blanc, d’être un Homme. Nous attribuons des noms aux étrangers que nous haïssons et nous nous trouvons dès lors confirmés dans notre appartenance à la tribu.

    Une colère noire - Ta-Nehisi Coates

    → 11:44 AM, Jun 30
  • Véga n'avait pas changé, mais elle était brisée. Et puis elle avait perdu sa mère - et elles vivaient seules toutes les deux. Sa mère était morte, brisée elle aussi : son fils, le frère ainé de Véra, un ingénieur, avait été arrêté en quarante. Pendant quelques années encore, il avait écrit. Pendant quelques années, on lui avait envoyé des colis quelque part en Mongolie bouriate. Mais un jour, la mère de Véra avait reçu de la poste un avis rédigé en termes obscurs, et le colis était revenu avec plusieurs tampons et ratures. Elle l'avait rapporté chez elle comme un petit cercueil. Lorsque son fils était né, il aurait presque pu entrer dans cette boîte.

    Voilà ce qui avait brisé sa mère. Le fait aussi que sa belle-fille n'ait pas tardé à se remarier. Cela, sa mère n'arrivait pas à le comprendre. Elle comprenait Vera.

    Et Vera était restée seule.

    Seule ? Non, bien sûr, elle n'était pas la seule : elles étaient des millions comme elle.

    Il y avait tant de femmes seules dans le pays, qu'on était même tenté de calculer rapidement, parmi ses connaissances, s'il n'y en avait pas plus que de femmes mariées. Et ces femmes seules, elles avaient toutes à peu près son âge : dix classes de suite. Les contemporaines de ceux qui étaient morts à la guerre.

    Miséricordieuse envers les hommes, la guerre les avait emportés. Les femmes, elles les avait laissé souffrir jusqu'au bout.

    Et ceux qui, restés sains et saufs au milieu des ruines, étaient revenus célibataires, ceux-là ne choisissaient pas des femmes de leur âge, mais de plus jeunes. Quant à ceux qui étaient plus jeunes de quelques années, ils l'étaient en réalité de toute une génération : c'étaient des enfants, à qui la guerre n'était pas passée sur le corps.

    Et c'est ainsi que vivaient des millions de femmes qui jamais n'avaient été réunies en divisions, et qui étaient venues au monde pour rien. Un faux pas de l'Histoire.

    Alexandre Soljenitsyne - Le Pavillon des cancéreux

    → 9:09 PM, May 13
  • Kostoglotov n’arrivait pas à digérer ce qu’il avait entendu dire à ceux qui étaient restés en liberté : que ce jour là, deux ans plus tôt, les vieillards avaient pleuré, les jeunes filles avaient pleuré, que c’était soudain comme si le monde s’était trouvé orphelin. Il n’arrivait pas à se l’imaginer, parce qu’il se rappelait comment cela s’était passé chez eux. Un beau jour, on ne les avait pas emmenés au travail, on n’avait même pas ouvert les baraquements où ils étaient parqués. Et le haut-parleur en dehors de la zone, que l’on entendait toujours, avait été stoppé. De tout cela, il ressortait clairement que les autorités avaient perdu la tête, qu’il leur était arrivé un grand malheur. Or, un malheur pour les patrons, c’est une joie pour les bagnards ! On ne travaille plus, on peut rester coucher, la ration est livrée à domicile. D’abord, on avait dormi tout son soûl, puis on avait commencé à trouver ça bizarre, puis çà et là, on s’était mis à jouer de la guitare, de la gandoura, à aller d’une baraque à l’autre en essayant de deviner. On a beau enterrer le bagnard au fin fond d’un trou perdu, la vérité finit toujours par filtrer, toujours ! - par la boulangerie, par la chaufferie, par la cuisine. Et la chose avait commencé à se répandre ! Pas très fermement, d’abord : quelqu’un parcourait le baraquement, s’asseyait sur les planches : “Ohé, les gars ! Il paraît que l’ogre a crevé… - Sans blagues ? - Pas possible ! - Tout à fait possible ! Il était temps !” Et un grand rire en choeur ! En avant les guitares, en avant les balalaïkas ! Mais vingt-quatre heures durant, les baraquements étaient restés fermés. Et le lendemain matin (il gelait encore, comme il se doit en Sibérie), on avait fait aligner tous les détenus sur le lieu de rassemblement ; le major, les deux capitaines, les lieutenants, tout le monde était là. Et le major, le visage noir tellement il était malheureux, avait annoncé :
    “ C’est avec une profonde affliction… hier à Moscou….”
    Et un sourire, il fallait se retenir pour ne pas jubiler ouvertement, avait illuminé toutes ces gueules de bagnards, sombres, grossières, rugueuses, avec leurs pommettes saillantes.

    Alexandre Soljenitsyne - Le Pavillon des cancéreux

    → 8:01 PM, May 2
  • Tout frais encore dans sa mémoire était le jour de Sa mort. Jeunes, vieux, enfants, tout le monde pleurait. Les jeunes filles étaient secouées de sanglots, les jeunes gens s’essuyaient les yeux. A voir ainsi pleurer tout le monde, on avait l’impression que ce n’était pas un homme qui était mort, mais l’univers entier qui se fissurait. On avait l’impression que même si l’humanité parvenait à survivre, ce jour se graverait à jamais en elle comme le jour le plus sombre de l’année.

    Alexandre Soljenitsyne - Le Pavillon des cancéreux (p420)

    – Pour mémoire, un autre extrait de roman décrivant la mort de Staline.

    → 6:03 PM, May 2
  • Tout à cet emportement créateur, quelques livres sous Le Bras, Vadim était donc entré dans cette salle.
    Le premier ennemi qu’il s’attendait à y rencontrer était la radio, le haut-parleur - et Vadim était prêt, pour le combattre, à user de tous les moyens, licites et illicites : d’abord la persuasion de ses voisins, puis les courts circuits (avec une épingle), enfin, l’arrachage des prises… La diffusion permanente par haut parleur, que tout le monde chez nous considère sans raison comme le signe d’une large culture, est au contraire la marque du retard culturel. Et un encouragement à la paresse de l’esprit. Mais Vadim ne réussissait presque jamais à en convaincre personne. Ce marmonnement perpétuel, cette alternance d’informations qu’on ne souhaite pas et de musique qu’on n’a pas choisie (et qui de plus ne cadre pas avec l’humeur du moment) étaient un vol de temps et une entropie de l’âme, une dissimulation de l’âme seyant fort l’indolence, mais intolérable à l’esprit d’initiative. Le sot dont parle Epicure, une fois gagnée son éternité, n’aurait sans doute eu pour la tuer d’autre moyen que la radio.

    Alexandre Soljenitsyne - Le Pavillon des cancéreux

    → 7:04 PM, Apr 29
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