Tout à cet emportement créateur, quelques livres sous Le Bras, Vadim était donc entré dans cette salle.
Le premier ennemi qu’il s’attendait à y rencontrer était la radio, le haut-parleur - et Vadim était prêt, pour le combattre, à user de tous les moyens, licites et illicites : d’abord la persuasion de ses voisins, puis les courts circuits (avec une épingle), enfin, l’arrachage des prises… La diffusion permanente par haut parleur, que tout le monde chez nous considère sans raison comme le signe d’une large culture, est au contraire la marque du retard culturel. Et un encouragement à la paresse de l’esprit. Mais Vadim ne réussissait presque jamais à en convaincre personne. Ce marmonnement perpétuel, cette alternance d’informations qu’on ne souhaite pas et de musique qu’on n’a pas choisie (et qui de plus ne cadre pas avec l’humeur du moment) étaient un vol de temps et une entropie de l’âme, une dissimulation de l’âme seyant fort l’indolence, mais intolérable à l’esprit d’initiative. Le sot dont parle Epicure, une fois gagnée son éternité, n’aurait sans doute eu pour la tuer d’autre moyen que la radio.
Alexandre Soljenitsyne - Le Pavillon des cancéreux