Véga n'avait pas changé, mais elle était brisée. Et puis elle avait perdu sa mère - et elles vivaient seules toutes les deux. Sa mère était morte, brisée elle aussi : son fils, le frère ainé de Véra, un ingénieur, avait été arrêté en quarante. Pendant quelques années encore, il avait écrit. Pendant quelques années, on lui avait envoyé des colis quelque part en Mongolie bouriate. Mais un jour, la mère de Véra avait reçu de la poste un avis rédigé en termes obscurs, et le colis était revenu avec plusieurs tampons et ratures. Elle l'avait rapporté chez elle comme un petit cercueil. Lorsque son fils était né, il aurait presque pu entrer dans cette boîte.

Voilà ce qui avait brisé sa mère. Le fait aussi que sa belle-fille n'ait pas tardé à se remarier. Cela, sa mère n'arrivait pas à le comprendre. Elle comprenait Vera.

Et Vera était restée seule.

Seule ? Non, bien sûr, elle n'était pas la seule : elles étaient des millions comme elle.

Il y avait tant de femmes seules dans le pays, qu'on était même tenté de calculer rapidement, parmi ses connaissances, s'il n'y en avait pas plus que de femmes mariées. Et ces femmes seules, elles avaient toutes à peu près son âge : dix classes de suite. Les contemporaines de ceux qui étaient morts à la guerre.

Miséricordieuse envers les hommes, la guerre les avait emportés. Les femmes, elles les avait laissé souffrir jusqu'au bout.

Et ceux qui, restés sains et saufs au milieu des ruines, étaient revenus célibataires, ceux-là ne choisissaient pas des femmes de leur âge, mais de plus jeunes. Quant à ceux qui étaient plus jeunes de quelques années, ils l'étaient en réalité de toute une génération : c'étaient des enfants, à qui la guerre n'était pas passée sur le corps.

Et c'est ainsi que vivaient des millions de femmes qui jamais n'avaient été réunies en divisions, et qui étaient venues au monde pour rien. Un faux pas de l'Histoire.

Alexandre Soljenitsyne - Le Pavillon des cancéreux

GM @babils