
Non, cher ami, ce n’est pas simple ! L’employé des chemins de fer n’est pas le seul à m’avoir dit que cela ne peut pas continuer ainsi. Comment se fait-il que tant de gens parlent de choses publiques et non de choses privées ? C’est qu’elles sont devenues identiques, les soucis du monde sont entrés dans les maisons, dans les cerveaux, dans les coeurs des individus. Et comme les élus et les fonctionnaires échouent à remplir leur tâche de gestion des affaires publiques, on cesse de leur faire confiance, et le petit homme se sent plus petit et plus abandonné encore, face aux tempêtes qui secouent le monde. Il sent sur ses faibles épaules toute le poids de l’histoire. Il n’a plus de vie privée, la seule forme de vie qui pourtant en vaille la peine, et il est désarmé face à ces graves soucis. Ils arrivent en trombe, arrachent le toit de sa chaumière. Leur confusion aggrave la sienne. “Ça ne peut pas continuer ainsi !”, telle est la formule banale et niaise par laquelle s’exprime un grand malheur. Il n’y a rien à ajouter. On se persuade, en quelque sorte, en le répétant souvent, que le cours du monde est erroné. Peut-on le modifier ?
Joseph Roth Frankfurter Zeitung, 4 janvier 1931 (Tiré de Croquis de voyage)