
« Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. »
– Charles Péguy

Lucien Pissarro - Le Miroir (c.1911) (source)

Oui, j’y voyais clair soudain : la plupart des gens s’adonnent au mirage d’une double croyance : il croient à la pérennité de la mémoire (des hommes, des choses, des actions, des nations) et à la possibilité de réparer (des actes, des erreurs, des péchés, des torts). L’une et aussi fausse que l’autre. La vérité se situe juste à l’opposé : tout sera oublié et rien ne sera réparé. Le rôle de la réparation (et par la vengeance et par le pardon) sera tenu par l’oubli. Personne ne réparera les torts commis, mais tous les torts seront oubliés.
La plaisanterie - Milan Kundera

Marc Chagall, Juif à la Torah, 1925

Euan Uglow, Jana. 1996-1997
Je l’espère et je le crois, je le crois parce que je l’espère
Léon Blum
J’étais ébahi. Les Noirs faisaient ça ? Oui. Et ils faisaient tellement d’autres choses. La fille aux longues dreadlocks vivait dans une maison avec un homme, professeur à Howard, marié à une femme blanche. Le professeur couchait avec des hommes. Son épouse couchait avec des femmes. Et tous deux couchaient ensemble. Ils avaient un petit garçon qui doit être à la face aujourd’hui. “Pédé” était un mot que j’avais employé toute ma vie. Et voilà qu’ils étaient là, les membres de la Cabale, l’assemblée des sorcières, les Autres, les Monstres, les Marginaux, les Pédés, les Gouines, tous vêtus de leurs habits humains. Je suis noir, et j’ai été pillé et j’ai perdu mon corps. Mais peut-être étais-je moi aussi capable de pillage, peut-être que j’allais m’emparer du corps d’un autre être humain dans le seul but de m’affirmer dans ma communauté. Peut-être que je l’avais déjà fait. La haine donne une identité. Le nègre, la pédale, la salope illuminent la frontière, illuminent de manière ostensible ce que nous ne sommes pas, illuminent le Rêve d’être blanc, d’être un Homme. Nous attribuons des noms aux étrangers que nous haïssons et nous nous trouvons dès lors confirmés dans notre appartenance à la tribu.
Une colère noire - Ta-Nehisi Coates

Non, cher ami, ce n’est pas simple ! L’employé des chemins de fer n’est pas le seul à m’avoir dit que cela ne peut pas continuer ainsi. Comment se fait-il que tant de gens parlent de choses publiques et non de choses privées ? C’est qu’elles sont devenues identiques, les soucis du monde sont entrés dans les maisons, dans les cerveaux, dans les coeurs des individus. Et comme les élus et les fonctionnaires échouent à remplir leur tâche de gestion des affaires publiques, on cesse de leur faire confiance, et le petit homme se sent plus petit et plus abandonné encore, face aux tempêtes qui secouent le monde. Il sent sur ses faibles épaules toute le poids de l’histoire. Il n’a plus de vie privée, la seule forme de vie qui pourtant en vaille la peine, et il est désarmé face à ces graves soucis. Ils arrivent en trombe, arrachent le toit de sa chaumière. Leur confusion aggrave la sienne. “Ça ne peut pas continuer ainsi !”, telle est la formule banale et niaise par laquelle s’exprime un grand malheur. Il n’y a rien à ajouter. On se persuade, en quelque sorte, en le répétant souvent, que le cours du monde est erroné. Peut-on le modifier ?
Joseph Roth Frankfurter Zeitung, 4 janvier 1931 (Tiré de Croquis de voyage)
Elle m’a entouré les yeux d’un cercle d’ombre - l’insomnie. L’insomnie a ceint mes yeux d’une couronne d’ombre
Marina Tsvétaïeva - insomnie
Qu’est notre insomnie, sinon l’obstination maniaque de notre intelligence à manufacturer des pensées, des suites de raisonnements, des syllogismes et des définitions bien à elle, son refus d’abdiquer en faveur de la divine stupidité des yeux clos ou de la sage folie des songes ? L’homme qui ne dort pas, et je n’ai depuis quelques mois que trop d’occasion de le constater sur moi même, se refuse plus ou moins consciemment à faire confiance au flot des choses.
Marguerite Yourcenar - Mémoires d’Hadrien