Les trois grandes sectes révolutionnaires de l’Occident - les puritains, les jacobins et les bolcheviks - présentent à ces égard des similitudes étonnantes. L’élection avait un sens religieux chez les puritains. Partis de l’idée qu’ils revendiquaient la liberté religieuse contre l’oppression du pouvoir, ils ont glissé très rapidement à l’idée que, comme ils étaient les élus de Dieu, ils pouvaient imposer leur conception de la religion aux autres. Les jacobins se croyaient les élus du peuple, ou de la Révolution, peu importe. Quant au bolcheviks, ils se voient comme les élus de l’Histoire. Dans les trois cas, l’arrivée au pouvoir marque le paroxysme révolutionnaire. Dans les trois cas, le système de pensée optimiste commence par l’affirmation que la secte ou le groupe d’hommes est l’incarnation de la liberté contre l’oppression. Parce qu’ils sont l’incarnation de la liberté, ils peuvent créer les conditions de la liberté, et par suite forcer les autres à être libres. Du même coup, ils ont tendance à considérer que telles ou telles institutions particulières sont à l’origine de tout le mal et à concentrer leurs attaques contre tel ou tel principe du mal, qui une fois écarté, laissera place à la société bonne. Mais comme, une fois ces institutions mauvaises écartées, les choses ne vont pas encore bien, il n’y a pas de raison que le processus révolutionnaire ne continue pas indéfiniment.
Raymond Aron - Introduction à la philosophie politique (1952)