Il est très facile de voir l’application de ces idées abstraites [les causes de la corruption des démocraties] au cas français, d’autant plus facile que j’ai pris une partie de mes exemples dans le cas français lui-même. L’excès d’esprit de compromis est devenu, en France, une espèce de maladie politique nationale, qui se combine de manière curieuse avec l’esprit de faction.
Comme, pourquoi intervient en France cette sorte de corruption ? Les causes sont naturellement difficiles à déterminer. J’en indique simplement quelques-unes.
Une des causes, c’est l’extraordinaire capacité de mémoire de la politique française, et la quasi-impossibilité de laisser les morts enterrer les morts, et d’en finir avec les querelles lorsqu’elles ont eu lieu une fois. On a continué à se diviser en dreyfusards et anti-dreyfusards vingt ans après que le procès Dreyfus eut été liquidé. Je pense, pour prendre un exemple plus proche, que l’on continuera à être partisan ou adversaire de l’armistice de 1940 pendant encore une bonne dizaine d’année, il continuera à y avoir des vichystes et des gaullistes, étant bien entendu à la fois que, chez les un et les autres, il y avait les hommes les plus invraisemblablement différents et qu’on était ceci ou cela pour les motifs les plus contradictoires.
Autrement dit, tout groupement, si accidentel qu’il ait pu être dans l’histoire politique de la France, est curieusement maintenu par une fureur de discussions idéologiques qui n’a d’égale que l’indifférence aux faits réels. La capacité française de discuter abstraitement sur le plan idéologique est, je crois, une des maladie de l’esprit politique. Au fond, une démocratie ne peut fonctionner que dans la mesure où l’on ne discute pas trop d’idées abstraites, car, sur les idées abstraites, on ne s’entend jamais. Or, les Français n’aiment, dans la politique, que les idées qui sont le moins possible souillées par les considérations vulgaires qui touchent au monde réel. Naturellement, cela va de pair, dans la politique réelle, avec un très grand soucis des intérêts particuliers ou des intérêts collectifs, mais, dans l’ordre de la discussion, on se croirait dégradé si l’on faisait allusion à l’efficacité politique des idées qu’on développe. Il en résulte un mélange de discussions abstraites, fanatiques, ne correspondant en général à rien, et d’un goût assez cynique au compromis, qui fait que l’exacte mesure d’idée et d’intérêts qui définit la démocratie harmonieuse fait défaut.

Raymond Aron - Introduction à la philosophie politique (1952)

GM @babils