Le pays ne se sent pas représenté. Les existences les plus humbles et les plus discrètes sont certes les plus manifestement concernées. Mais le problème est plus général et vaut pout toutes les composantes de la société. La démocratie est minée par le caractère inaudible de toutes les voix de faible ampleur, par la négligence des existences ordinaires, par le dédain des vies jugées sans relief, par l’absence de reconnaissance des initiatives laissées dans l’ombre. La situation est alarmante, car il en va à la fois de la dignité des individus et de la vitalité de la démocratie. Vivre en société, c’est en effet au premier chef voir son existence appréhendée dans sa vérité quotidienne. Des vies non racontées sont de fait des vies diminuées, niées, implicitement méprisées. C’est une absence qui redouble la dureté des conditions de vie. Etre invisible - puisque c’est de cela qu’il s’agit - a d’abordant coût pour les individus eux-mêmes. Car une vie laissée dans l’ombre est une vie qui n’existe pas, une vie qui ne compte pas. Etre représenté, à l’inverse, c’est être rendu présent aux âtres, au sens propre du terme. C’est être pris en compte, être reconnu dans la vérité et la spécificité de sa condition. Ne pas être seulement renvoyé à une masse indistincte ou à une catégorie qui caricature et obscurcit la réalité dans une formule sonore, un préjugé ou une stigmatisation (la banlieue, les cités, les bobos, etc.). L’aspiration à une société plus juste est donc inséparable aujourd’hui d’une attente de reconnaissance.
“le Parlement des invisibles” - Pierre Rosanvallon