Les libéraux devraient constituer une famille spirituelle ou politique en France, et il y a évidemment eu des économistes libéraux, il y en a encore, mais, dans l’ensemble, l’école libérale, proprement libérale, a joué un rôle plus faible en France que dans les pays de langue anglaise parce que la pensée proprement démocratique ou de gauche a toujours eu un certain penchant pour le jacobinisme. Les libéraux, en France, on été pris en tenaille entre des conservateurs et des démocrates qui, les uns et les autres, n’étaient libéraux que dans l’opposition.
Le jacobinisme s’oppose fortement du point de vue de la sensibilité politique, si je puis dire, au libéralisme. La sensibilité du libérale s’exprime par une formule connue : je trouve tout ce que vous dites absurde, mais je suis prêt à me faire couper le cou pour que vous ayez le droit de le dire. Voltaire a exprimé l’idée en termes excellents. En revanche, le jacobin s’exprimerait plus volontiers par la formule : pas de liberté pour les ennemis de la liberté - formule à la signification imprécise qui a été répétée inlassablement depuis un siècle et demi, mais qui demeure très caractéristique d’une sensibilité politique. Mise en forme intellectuelle, l’idée reviendrait à ceci : la liberté est sauvée lors que ceux qui l’aiment ou sont censés l’aimer sont au pouvoir et, éventuellement, éliminent ceux qui sont censés ne pas l’aimer. Si l’on veut voir ce qui a donné ce genre de raisonnement, légèrement prélogique mais d’une efficacité politique incontestable, il suffit de lire les discours de Saint-Just ou de Robespierre. On y trouvera, à l’état pur, cette façon de penser, la volonté de reconstruire une société rationnelle ou un ordre de choses vertueux au nom de la démocratie par des méthodes autoritaires.

Raymond Aron - Introduction à la philosophie politique

GM @babils