Accorder harmonieusement les contrastes de l'esprit humain, tels furent la mission et le sens de la vie d'Érasme. Il possédait, pour employer l'expression de Goethe, qui lui ressemblait dans son égale aversion des extrêmes, « une nature communicative». Tout changement violent, toute lutte trouble de partis lui faisait l'effet d'un attentat à l'ordonnance claire et rationnelle du monde dont il se sentait responsable en qualité de sage et dévoué missionnaire. La guerre, surtout, parce que représentant la méthode la plus grossière et la plus brutale que l'on pût employer pour l'aplanissement des rivalités, lui semblait incompatible avec l'idée d'une humanité morale et pensante. Apaiser les conflits par une bienveillante compréhension mutuelle, éclaircir ce qui est trouble, démêler ce qui est embrouillé, raccomoder ce qui est déchiré, rapprocher l'individu de la collectivité, c'était là l'art délicat qui faisait la force de son patient génie; ses contemporains reconnaissants appelèrent tout simplement cette volonté d'entente qui s'exerçait de mille façons: « l'Érasmisme ». C'est à cette « doctrine» qu'Érasme voulait convertir le monde. Comme il réunissait en lui toutes les formes de la connaissance : poésie, philologie, théologie et pédagogie, il croyait à la possibilité d'une union universelle même entre les choses qui nous semblent les plus inconciliables; il n'y avait pas de sphère qui ne fût accessible ni même familière à son talent de médiateur. Aux yeux d'Érasme, il n'existait pas d'opposition morale absolue entre Jésus et Socrate, entre la doctrine chrétienne et la Sagesse antique, la religion et la morale ne devaient faire qu'un. Par esprit de tolérance, il admettait les païens, lui, un prêtre, dans son paradis spirituel et les y faisait fraterniser avec les Pères de l'Église ; la philosophie était pour lui un autre moyen de chercher Dieu tout aussi naturel que la théologie. Il ne témoignait pas moins de reconnaissance envers l'Olympe grec que de piété envers le ciel chrétien. Contrairement à Calvin et à ses zélateurs, il ne voyait pas dans la Renaissance et son débordement de sensualité une ennemie, mais une soeur plus libre de la Réforme.

Stefan Zweig - Érasme - grandeur et décadence d’une idée. (Le livre de poche, p16)

GM @babils