Le pouvoir, dit Lord Acton, tend à corrompre, et le pouvoir absolu corrompt absolument. Il est aisé de voir les effets malfaisants du pouvoir; beaucoup plus difficile est de reconnaître les conséquences paradoxales engendrées par la négation de l'existence du pouvoir. L'idée d'une société libérée du pouvoir et de la contrainte est un vieux rêve utopique qui connaît actuellement l'un de ses retours périodiques. Les idéalistes contemporains ont redécouvert dans Rousseau le concept d'un homme naturel fondamentalement bon mais corrompu par la société. Peu semble leur importer qu'aujourd'hui comme au temps de Rousseau, cette thèse échoue à expliquer comment la somme totale des hommes naturels est parvenue à se changer en ce pouvoir sombre et sinistre responsable de l'oppression, des maladies mentales, des suicides, des divorces, de l'alcoolisme et de la criminalité. Ils persistent à penser que l'humanité peut et doit être ramenée à l'état serein d'une liberté totale, par la force si nécessaire. Mais comme l'indique Karl Popper dès 1945 dans un célèbre ouvrage, The open society and its enemies, le paradis de la société heureuse et primitive (qui, soit dit en passant, n'a jamais réellement existé) est pour toujours fermé à ceux qui ont goûté le fruit de l'arbre du savoir : « Plus nous tentons de revenir à l'âge héroïque du tribalisme, plus sûrement nous parvenons à l'Inquisition, à la police secrète, à un banditisme romancé »
Paul Watzlawick - La réalité de la réalité. Confusion, désinformation, communication