9782841006489

Jours Maudits - Ivan Bounine, journal écrit au jour le jour pendant la révolution Russe.

On y lit la peur omniprésente, la violence, la brutalité et la vulgarité des bolchéviques (on y retrouve un peu les mêmes accents que chez Cheskov, dans “Qu’est-ce que le bolchévisme, de ce point de vue - si ma mémoire ne me jour pas des tours, du moins), l’antisémitisme du mouvement ressort souvent aussi (ce n’est pas forcément quelque-chose dont j’avais conscience), et enfin, l’impression de confusion totale qui règne - les rumeurs, l’impossibilité d’avoir une information fiable, l’espérance d’être sauvé par une puissance étrangère qui viendrait battre l’armée rouge.

En filigrane également, le danger qu’il y a à simplement tenir un tel journal.

Par moment, des portraits, des lieux, des situations saisies et posées rapidement apparaissent au fil des notes et laissent paraître un écrivain plutôt talentueux (j’imagine qu’il n’a pas eu le Nobel pour rien).


Ce matin, avant de me réveiller, j'ai rêvé que quelqu'un était en train de mourir, était mort. Maintenant, je rêve souvent à la mort : quelqu'un de mes amis, de mes proches ou de ma famille meurt, et, très souvent, c'est mon frère Ioulïï, auquel je n'ose même penser : comment et de quoi vit-il, et est-il seulement en vie ? Les dernières nouvelles de lui datent du 6 décembre de l'année passée. Mais une lettre de Moscou, adressée à V. et datée du 10 août, est arrivée seulement aujourd'hui. D'ailleurs, la poste russe a cessé d'exister depuis longtemps, depuis l'été 17 : dès le moment où est apparu chez nous, pour la première fois, à la manière européenne, un "ministre des postes et des télégraphes". Au même moment aussi est apparu pour la première fois un "ministre du travail" et, au moment même, la Russie toute entière a cessé de travailler. Et le démon de de la haine de Caïn, de la férocité et de l'arbitraire le plus sauvage a soufflé sur la Russie, justement en ces jours où furent proclamés la fraternité, l'égalité et la liberté. Alors, firent aussitôt leur apparition frénésie, folie aigüe.

D'ailleurs, la bêtise y est pour beaucoup. Tolstoï disait que neuf sur dix des mauvaises actions des hommes s'expliquent exclusivement par la bêtise.

Les officiers rouges : un gamin d'une vingtaine d'années, le visage glabre, rasé, les joues creuses les pupilles noires et dilatées ; à la place des lèvres, un sphincter odieux : les dents sont presque toutes en or ; sur son corps de poussin, une vareuse avec un ceinturon d'officier, à ses jambes, maigres comme celles d un squelette, d'obscènes culottes bouffantes et des bottes de dandy à mille roubles, sur le flanc, un browning ridiculement énorme.
GM @babils